«Pourquoi le FN de Marine Le Pen est le même que celui de Jean-Marie»

Alexandre Dézé, maître de conférence en Science politique à l’Université de Montpellier et auteur du livre Le Front national: à la conquête du pouvoir ?  décrypte la tactique électorale utilisée par le Front national à la présidentielle et aux législatives. Pour lui, rien n’a changé avec l’avènement de l’ère Marine Le Pen: les choix stratégiques ont été puisés dans les 30 ans de vie nationale du parti.

Marine Le Pen, lors de son discours de clôture de la Convention présidentielle de Lille, le 19 janvier 2012. © Julien Licourt

Lors de la séquence électorale présidentielle-législatives, la stratégie de communication du Front national fut de mettre en avant le changement incarné en la personne de Marine Le Pen, qui aurait réussi la dédiabolisation. Dans votre ouvrage (1), dont la période étudiée s’arrête début 2012, vous défendez au contraire l’idée d’une continuité depuis la prise du parti par la fille de Jean-Marie Le Pen. Les cinq derniers mois de campagne vous ont-ils donnés raison ?

De mon point de vue, il n’y a effectivement pas grand chose de nouveau. La stratégie globale déployée par le FN de Marine Le Pen est une réplique de celle que Bruno Mégret avait initiée à la fin des années 1980. La plupart des opérations entreprises n’ont donc rien d’inédit : qu’il s’agisse de la mise en place du think thank « Idées Nation », qui rappelle la création du Conseil scientifique en 1989, ou de l’usage d’un discours euphémisé, avec l’utilisation du concept de « priorité nationale » en lieu et place de celui de « préférence nationale », qui avait été précisément inventé dans les années 1980 pour modérer le discours raciste du FN. De même, la captation de personnes ressources extérieures au parti, comme Gilbert Collard, Florian Philippot ou Bertrand Dutheil de la Rochère, n’est pas une nouveauté : elle n’a même rien de comparable avec le ralliement au milieu des années 1980 de personnes comme Jean-Yves Le Gallou ou Bruno Mégret, en provenance des formations classiques de la droite et bardés de titres académiques. L’idée reste par ailleurs la même : user de la « normalité » présumée de ces acteurs politiques pour montrer que le FN est un parti comme les autres.

Le FN est-il donc toujours dans le schéma que vous avez théorisé, à savoir une oscillation entre recherche de respectabilité et gages donnés aux radicaux ?

Le Front national reste effectivement prisonnier de cette dialectique. À côté d’une stratégie globale à vocation légitimante, il continue et doit continuer d’entretenir ce qui constitue sa singularité en politique, à savoir sa radicalité. Et pour cause : s’il devait se « dédiaboliser », il prendrait le risque de perdre non seulement une ressource importante en politique – sa radicalité, c’est ce qui lui permet de se distinguer dans la compétition électorale – mais également de voir s’éloigner les sympathisants, les militants, les cadres  qui sont attachés à une définition orthodoxe de l’identité frontiste. N’en déplaise à ceux – certains médias, instituts de sondages ou acteurs politiques – qui se sont évertués à construire l’image fictionnelle d’un parti « dédiabolisé » ou « normalisé », le FN reste bien pour l’heure un parti qui défend des idées extrémistes et qui rassemble des gens qui sont au FN aussi parce qu’ils adhèrent à ces idées ! Le retour aux « fondamentaux » opérés par Marine Le Pen en deuxième partie de campagne tout comme les sorties verbales de Jean-Marie Le Pen en début d’année (sur Brasillach, Mussolini ou Radovan Karadzic) illustrent assez bien cette nécessité structurelle d’entretenir la radicalité du parti. Et dans une certaine mesure, on peut estimer que le succès de Marine Le Pen au premier tour de l’élection présidentielle s’explique aussi par sa capacité à tenir les deux pôles du positionnement frontiste : respectabilité et radicalité.

N’y a-t-il aucun début de dynamique nouvelle ?

Le grand changement, c’est le renouvellement du leadership frontiste, qui a produit une illusion de changement global. Mais le FN ne se réduit pas à Marine Le Pen. En outre, que ce soit au niveau programmatique, discursif ou électoral, c’est la continuité, bien plus que la nouveauté, qui l’emporte. Par exemple, on a dit que le FN mariniste avait opéré un virage social. Mais quelle étrange amnésie ! Car ce virage ne date pas de Marine Le Pen mais du milieu des années 1990. À cette date, l’un des principaux slogans du FN est justement « Le Front national, c’est le social ! ». De la même manière, on ne peut que se surprendre du discours de certains observateurs et acteurs politiques sur le supposé tournant « républicain » du FN. D’abord, cette pseudo-conversion n’est pas nouvelle : en 1995, Jean-Marie Le Pen faisait déjà campagne sur le thème « En avant pour une sixième république ». Et puis même si  le FN respecte bien les règles du jeu politique républicain (depuis sa création en 1972), cela ne suffit certainement pas à en faire un parti républicain ! Il faut quand même rappeler que la préférence nationale reste aujourd’hui un principe qui est en contradiction avec les fondements constitutionnels de la République.  Si le programme du FN n’a pas changé, le discours non plus. Lorsque Marine Le Pen parle du « système UMPS », de « mondialisation identicide » ou de « Tchernobyl moral », elle s’inscrit dans la parfaite lignée du registre emphatique de son père. Enfin, cette même continuité caractérise globalement la géographie et la sociologie du vote frontiste : on reste sur un électorat implanté à l’Ouest de la France, plutôt masculin, jeune, ouvrier et faiblement diplômé.

Pour les législatives, le FN a joué sur les deux tableaux: retour du logo, mais englobé dans le Rassemblement bleu marine…

Là encore, rien de nouveau. Le FN avait procédé de la même manière pour les élections législatives de 1986. La comparaison avec cette période est d’ailleurs éclairante. Le FN est alors en pleine ascension politique, mais il est encore faiblement structuré et dispose de peu de ressources en termes de personnel. Il entreprend donc d’ouvrir ses portes à des acteurs politiques extérieurs en mettant en œuvre une stratégie dite de « Rassemblement National » (RN). L’utilisation ponctuelle ce  label (moins stigmatisant que celui de FN) contribue ainsi à rendre possible le ralliement de plusieurs « néo-frontistes ». Ils seront 20, arrivés au FN entre 1984 et 1986, à faire leur entrée à l’Assemblée nationale, à côté de 15 « orthodoxes ».

En parlant d’orthodoxes, les deux députés FN ont été élus sur les terres traditionnelles du parti, dans le Sud-Est, et pas sur ses terres de conquêtes, plus ouvrières.

Oui. Marine Le Pen peut toujours affirmer que l’élection de Gilbert Collard et de Marion Maréchal Le Pen est la preuve de l’ouverture et du rajeunissement du FN, on peut avoir une autre lecture. D’abord, il est clair que ces deux candidats ont bénéficié d’une forte tradition de vote frontiste dans les circonscriptions où ils se présentaient. Ensuite, il est tout aussi évident que la notoriété médiatique, pour l’un, le nom, pour l’autre, ont joué dans leur élection. Quoi qu’il en soit, le FN envoie bien deux députés aux profils atypiques et sans expérience politique significative – ce qui, en soi, reste révélateur de certaines des propriétés du parti : d’un côté, le FN apparaît toujours confronté à un déficit de personnel politique ; de l’autre, les électeurs français ne sont toujours pas prêts, apparemment, à envoyer des députés frontistes en masse à l’Assemblée. Peut-être que les médias auraient pu insister sur cet aspect, plutôt que de scénariser sur un mode dramatique le « retour » du FN au Parlement. Il fallait voir la cohue de journalistes lors de l’arrivée des deux députés frontistes à l’Assemblée ! De ce point de vue, aussi, rien n’a changé : le FN continue d’assurer le spectacle politique !

Vers quelle évolution stratégique le FN se dirige-t-il selon vous ?

Je pense que le FN va continuer d’être confronté à la sempiternelle et même question, à savoir : comment accéder au pouvoir ? Or il n’y a pas un nombre infini de possibilités qui s’offrent à ses responsables : ils peuvent choisir d’y arriver seuls ou en passant des alliances. Dans les deux cas, que ce soit pour attirer un électorat plus large ou pour parvenir à s’entendre avec la droite, ils devront renoncer partiellement ou intégralement aux fondamentaux du parti. La seule fois où c’est arrivé, c’était pour les élections régionales de 1998 : Bruno Mégret parvient à convaincre le bureau exécutif du FN de retirer des clauses préalables à tout accord avec la droite le thème de la préférence nationale. Sur cette base, cinq présidents de région UDF vont être élus avec les voix du FN. Fort de son succès, Mégret va tenter d’approfondir cette stratégie d’ouverture mais il rencontre l’hostilité croissante des lepénistes orthodoxes, et en décembre 1998, le parti scissionne. Contrairement aux apparences, cette dynamique d’oppositions internes autour de la définition des orientations stratégiques du parti est encore en vigueur aujourd’hui. D’ailleurs, Jean-Marie Le Pen n’a pas tardé à manifester son opposition à l’idée, évoquée par certains frontistes, de changer le nom du parti. On sait bien, par ailleurs, que tant qu’il sera au FN, le parti ne changera pas. Mais ça ne veut pas dire que le FN ne peut pas changer. On peut tout à fait envisager, en dépit des dénégations de Marine Le Pen, que le FN emprunte une voie similaire à celle du MSI, l’ancien parti néofasciste italien qui s’est transformé dans les années 1990 en un parti de la droite conservatrice. Simplement, la conversion du MSI s’est faite sur la base d’un abandon progressif de ses principes originels, et elle a engendré un certain nombre de coûts. Quoi qu’il en soit, il faut bien se rappeler que toute entreprise d’aggiornamento est complexe et périlleuse. Marine Le Pen doit certainement le savoir : ce ne sera pas simple de changer le FN.

Selon vous, les ralliements de l’entre-deux tours n’ont donc rien à voir avec ceux de 1998 ?

Non, et de loin. En 1998, une vingtaine de personnalités de droite avaient officiellement apporté leur soutien à des accords avec le FN ! On s’étonne aujourd’hui des quelques désistements qui se sont produits dans le cadre des législatives de 2012, de la droitisation d’une partie de la droite ou des propos d’une Nadine Morano, mais on oublie qu’il y a toujours eu des alliances locales entre la droite et le FN depuis le début des années 1980 et que la drague verbale des électeurs frontistes par les responsables de droite ne date pas d’hier – qu’on se souvienne simplement des propos de Valéry Giscard d’Estaing ou de Michel Poniatowski sur « l’immigration invasion » au début des années 1990 ! Il faut donc se garder de donner une interprétation dramatisante de l’évolution actuelle du FN, au risque de brouiller un peu plus la réalité actuelle de ce parti.

Propos recueillis par Julien Licourt

(1) Alexandre Dézé, Le Front national: à la conquête du pouvoir ?, Armand Colin. Paris.

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